Quelque part sur la Manche


Tu penses au Cri qui peut surgir dans l’habitacle

Pour mourir avant même son propre écho

La ceinture se tend, quelque chose de racineux

S’accroche à la force invisible

Qui chaque jour te retiens au sol

Il est trop tard pour contrôler,

Tu ne pourras nulle part ailleurs

Avoir autant le sentiment de ta vulnérabilité

Il y a là un combat du corps

Qui saisit en même temps qu’il refuse

L’image de sa propre fin

 

La main de l’imagination peint

Noir sur un carré noir

 

Enfin, la couche est percée

Voilà le second océan tant esquissé

La terre se fait de nuages,

Grandes et lentes vagues

Que seul l’espace ombrage

Tout est bien plus blanc que tu ne le pensais

Tu croyais en une rivière cristalline qui absorberait dans ses rhizomes l’or du soleil

S’habillant pudiquement des chaleurs de toutes les heures mais

Tout est blanc comme la plus vierge des pages

Parfois une trouée te laisse voir quelques carrés de pâturages

 

D’ici on ne voit pas les hommes

Que l’espace tout entier ombrage

 

Puis une peur ancienne te revient

Tes rêves d’envol se sont toujours arrêtés

A l’heure de tomber dans le vide

Qui guette au-dessus

Nul oiseau autour de l’avion

Tu te penches pour regarder sur le rebord haut du hublot

Ces nuances de bleu, du blanc vers le noir

La coque t’empêche de voir la coupole

Le bout du monde peut-être

Est voué à demeurer une limite humaine.

Circé retrouvée


A Marseille

 

Te revoilà, ô mon pays d’écailles ! Droit au cœur, le frottement des rails anime le souvenir du sauvage ronronnant, enlacé en écharpe au cou de mon éternel foyer. Ô lourdes collines inspirant les nuages, comme j’éprouve les forces de vos failles !

 

 

Déjà nous pénétrons la cité, farouche comme au premier jour, et déjà il faut rompre : ici les choses sont les relais différenciés qui arriment la gangue aux mille épaisseurs. J’accepte d’être une humble maille de son tablier de secret. Chaque image décongèle mes souvenirs : les genoux écorchés qui dribblent sur la Plaine, les paroles à l’air aussi futile que les gémissements des gabians, les tambours qui roulent comme l’écume sur le Vieux-Port. Circé pendant ce temps noue ces chants dans chaque pore de notre vacuité.

 

 

Les pastels du soir éclosent sur les toits. J’entends les strates du vent rejoindre le temps plié dans les artères. Je regarde mon amour reposé. Ici, devenir est la seule constante. La ville-miroir me renvoie, farouche comme au premier jour, l’espoir inhérent aux perpétuelles métamorphoses.

 

 

 

Ecrit le 21 mars 2017, dans le cadre du concours international de poésie Paris-Sorbonne. Ce poème n’a pas été retenu, nous aurons accès aux poèmes des lauréats le 20 juin sur http://www.culture.paris-sorbonne.fr/concours-poesie

 

Tentative


De ces sentes qui traversent clandestinement Paris me reste première l’image de mes pieds concentrés à s’abandonner aux pierres escarpées et aux éclats de bouteille qui pointent là-bas comme dentelles de montagnes écrouées par le vent. L’apaisement de cette errance soudain découpe une ligne claire et fraîche dans la brume de l’incertitude qui m’empêche d’être totale au présent. Par la pensée, j’ouvre la lucarne et j’essaie de gratter avec les mots la résine de la mémoire

 

telle femme photographie une autre femme dans une cache d’herbes hautes, elle porte un poncho couleurs d’automne, des tentes au bout du tunnel dans lequel on marche en retenant et le souffle et le pas pour ne pas déranger, évidemment on écrase une canette cachée dans l’ombre et on sent son écho exhumé rebondir d’une tempe à l’autre, on salue quelques autres qui graffent sur des pans de murs sans propriétaires et, un instant, on habite l’illusion d’un sauvage retrouvé

 

Des trains, de tous leurs passages à grande vitesse, de tous ces voyages d’hommes ou de marchandises, ne reste là-bas que l’ossature de rails, gondolée à quelques endroits par l’usure de l’immobilité. Le passé se déroule en nuances de rouilles, recouvertes par les herbes qui n’en ont pas attendu l’ultime disparition pour commencer à répandre les grains du présent. J’ai le maigre espoir que nous mourrons avec autant d’insignifiance que nous sommes venus dans ce monde, lequel seul pourra peut-être survivre par-delà nos propres ruines.

Dans le train


 

En son ventre, rien ne te force à te mouvoir que le destin métallique et linéaire du train. Apaisée par l’impuissance, tu t’amuses à compter la vitesse à laquelle les arbres s’éloignent au derrière, pour tromper ta peur d’oublier

 

Ton regard, ripant parfois sur la fenêtre, ne retiens rien d’autre du paysage qu’une vague impression de tâches vertes, de cyprès noyés et de points noirs semés dans les carrés de terres labourées

Le ciel, lui, fuit paisiblement en arrière, plus lent, comme retenu par quelques nuages de remords. Qui sait ce qu’il se chante aux latitudes lointaines où son sourire vient s’éteindre ?

Ton regard se croise lui-même dans la vitre, lacéré par le panorama que rien ne retient. Est-ce cela qu’on appelle mémoire ? Ce lieu où le flou est stable et le rigide se mouille ?

 

En son ventre, tout te pousse à chercher l’apaisement par-delà l’impuissance du non-lieu. Tu t’amuses à imaginer ce que seule la locomotive peut voir et savoir, pour oublier ta peur de ne pas oublier.

S’il faut atteindre le magma sourd du soleil


 

Un soir de mistral

Au miroir des vents

Les volets claquent :

 

Quelque chose a percé

L’indifférence apparente des murs,

Une voix qui dit

« Ici : on renoue avec le sauvage ».

 

La plume

A lâché prise

Entre les ruines.

 

S’il faut atteindre

Le magma sourd du soleil

Pour déflorer

Tuméfier

Assouvir

Explorer

Concentrer

Excentrer

Démembrer

Convertir

Tes certitudes

 

Alors

Il faudra

En accepter

La finitude

Essentielle

Ventriloque

Intérieure

Centrifuge

 

 

Exilée

 

 

 

 

 

 

 

Poème inspiré par Careful with that axe, Eugene – Pink Floyd :

 

Vous pouvez également découvrir sur le même thème le poème de Boris Sentenac en cliquant ici !

Le poème ne connaît pas de temps


Comme pour mettre fin à cette cérémonie de la peur d’affronter la virginité de la feuille, un flux de nostalgie est venu éclabousser mon cœur de cette chaleur bleue de nos heures d’escapades et emporte au reflux les battements affolés des oiseaux-mots. L’oreille, telle un coquillage ouvert sur le silence, goûte au sel de l’écho du passé.

En ces temps-là nous partions, souvent aux portes de la nuit, pour glisser vers l’autoroute sur le fil de l’horizon. La voiture, d’ordinaire cage de tôle, devenait à la fois notre liberté et le moyen d’y parvenir. N’importaient alors plus les étoiles cachées par les lumières tapageuses des villes, nous les savions tout autour et devinions leurs yeux fermés comme hiboux cachés dans la forêt de la nuit.

Ma nostalgie devenant espoir, me revient aussi ce jeu de nos regards lancés parallèles aux confins du lointain.

Douce intimité où il n’y a besoin ni de dire ni de faire pour être, en ces temps-là nous partirons, souvent aux portes de la nuit, pour glisser sur l’autoroute vers le fil de l’horizon.

 

Assise sur le ponton


 

Comme j’envie aux poètes cette force de construire dans le mouvant une zone de confort qui soit autre que le rocher de la morale. Assise sur le ponton, il m’arrive de les sentir au lointain tels de patients souffleurs de vers allonger leurs mots en une ligne sur laquelle vient tendrement se coucher le soleil, un horizon tordu à la géométrie complexe escarpée de montagnes, pics, chardons, cet espace indicible et pourtant bien réel de l’entre-deux.  Je les vois, graphiant l’intérieur inconnu à la sueur du regard, entrevoir le monde par nuances de différences, à la manière des ethnologues.

Suis-je par ce que je sens ? La peau est-elle la toile du soleil ? Comme l’on s’amuse, enfants, à compter les rides jusque-là cachées du chêne pour en déduire son âge, ne nous savons nous qu’à l’empreinte que le monde laisse en nous : plissements de jupes, voiliers ouverts, aube aux mille promesses ? Ce que le couchant pénètre dans les pupilles et vient ricocher sur le lac de la mémoire, ces ondes concentriques qui se déploient, est-ce cela qui nous donne un visage ?

Ainsi leurs mots sont des vents qui me renvoient sur les rivages du doute. Assise sur mon ponton, sans avoir osé plonger dans cet océan de quête, mais en ayant voulu voir tout de même quel étrange dialogue de reflets peut se nouer à sa surface, je comprends que je ne fais jamais que de prolonger le terme. Naïvement, et sans doute avec un jeune orgueil, je pensais abattre moi aussi les frontières de l’évidence à grand coup de lyrisme. Mais que fais-je en réalité, sinon que de les euphémiser, de les distendre, d’en étirer la fibre élastique sans jamais réussir à la déchirer ?

 

Entré par la fenêtre


Entré par la fenêtre, le printemps est venu souffler

Dans mon cou son haleine, dorée d’un vert jeune.

 

L’horloge cachée dans la cuisine décoche

Ses notes et les aligne au chant qui fait s’ouvrir

 

Les mains des cerisiers. Sans le voir j’ai

Plongé dans l’écorce ovale du présent.

 

Douce heure, où les graines du rêve, semées

Par la nuit éclosent en ces mystères :

 

Ici, les mots que je lis font naître des images

Aveugles. Ce qui sent, sait.

 

Une langue fraîche entre par la fenêtre :

Jusque-là cachée dans le jour, la nuit revient doucement.

 

Des connexions


Mon regard noyé dans la lumière bleue, agressive, de l’écran :

Océan de futilités sur lequel voguent les

Radeaux d’un monde qui fuit le Rêve.

 

Surbrillance. Déguisée en étoile

La superposition, même infinie,

Des éphémères

N’imite que grossièrement

Le tissu de l’éternité.

 

Qui refuse de se consumer, c’est-à-dire d’émettre

Par-delà l’attente du reflux

N’atteindra jamais la noblesse des phares.

Éclat de façade


éclat de façade.jpg

Photographie : Boris Sentenac ~ Tous droits réservés 

 

 

Tu es l’illusion que l’on aime aimer

Le rêve dont on caresse le chant de lumière

Beauté caméléon, que caches-tu sous l’éclat ?

 

Les rumeurs ricochent sur ta surface

Imperturbable :

Aucune onde ne trahit le trouble

 

La rue ne vit que pour cet instant fugace

Où tu bois la lumière

La source n’importe plus

 

Nul ne sait ce que tu confies à la nuit

Ni les ombres dont elle protège le secret

 

Parfois à l’heure de la rosée, sous ton éclat de façade,

J’entends s’échapper comme un soupir de gerçure.

 

 

Inspiré par la même photographie, je vous invite à découvrir le poème de Boris Sentenac en cliquant ici !